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La lutte des Marx




"Non, non et non, monsieur le commissaire, je vous assure, je n'ai aucun lien familial avec ce Vincent Marx !"

Le scepticisme bien mis qui habille l'esprit du fonctionnaire, surtout quand il est de police, ne fut que peu dévêtu par cette dénégation. Comment Philippe Marx, tenant commerce au 13 de la rue Popincourt, pouvait-il être dénué de toute parenté avec le sus prénommé Vincent, dont la boutique lui faisait face, au 18 de la même rue ? Et teinturiers tous deux avec ça ! Allons, allons, si ce n'est une querelle de famille qui a dégénéré, qu'est-ce que cela peut être ?



La lutte des Marx

Tout allait bien au 13 de la rue Popincourt, malgré un chiffre censé porter la guigne. Enfin ... tout allait bien jusqu'à ce qu'au 18, il y a maintenant quatre ans, une autre teinturerie ne vînt s'y installer.

Au 13, Monsieur Philippe Marx démontrait brillamment, depuis plus de trois décennies, que le travail soigné, le service sur-mesure aux clients, avaient toute leur place dans les quartiers populaires. "Il ne faut pas réserver la qualité aux riches" proclamait fièrement le boutiquier, faisant en quelque sorte honneur à son fameux patronyme. Et de fait, il y avait bel et bien une clientèle pour payer correctement un travail irréprochable. Rares étaient les saletés qui résistaient à Philippe Marx.

Ce dernier avait d'ailleurs entrepris la rédaction d'une "Histoire de la tache et des autres souillures" avec un de ses clients, un instituteur retraité qui espérait ainsi se distraire tout en faisant quelque argent pour compléter sa chiche pension. Leur perspective était vaste : la tache avait évolué dans le temps, du sang à l'herbe, de la carotte au stylo-bille, du chewing-gum à la pizza napolitaine. Hélas, l'enseignant avait - ironie du sort - glissé sur de l'huile dans sa cuisine et, après s'être fracturé le col du fémur, était décédé en moins de trois semaines, épuisé. Leur intéressant ouvrage n'avait donc pas dépassé le troisième chapitre. Juste ce qu'il fallait toutefois pour inventorier toutes les taches concevables, celles qu'on avoue et celles qu'on dissimule. Un teinturier est le confesseur des vêtements et des draps, avait coutume d'affirmer Philippe Marx.

Le blanchisseur était un praticien avant tout. Il avait ses trucs : un passage au congélateur pour cristalliser la matière intruse, un mélange de terre de Sommières, de Javel et de gros sel à rincer très vite tant sa puissance était grande, un subtil dosage d'eau oxygénée et de citron pour les récalcitrantes.

Il riait fort : aucun intellectuel, aucun puissant, aucun banquier n'était à l'abri d'une tache et tous tendaient discrètement l'oreille quand il faisait mine de livrer ses secrets, ce qu'il ne s'autorisait bien sûr jamais. Il en avait vu, des hommes d'affaires arrogants, sautant de leur chaise lors d'un déjeuner pour tenter de sauver leurs cravates Hermès d'une sauce au vin, l'humiliation le disputant à l'atteinte patrimoniale pour leur faire perdre toute contenance. Celui qui se fait le maître de la tache se fait le maitre du monde et, d'ailleurs, l'Homme n'est-il pas une maculation divine, une souillure à la surface du globe, demandait-il parfois sur un ton inquiétant ?

Bref, Philippe Marx menait une vie parfaitement équilibrée et pouvait même se féliciter de ce que son fils entendait prendre sa succession, le jour venu, sans trop discuter des termes financiers de la transmission de l'entreprise familiale. Héritage vaut labourage et pâturage, disait-il malicieusement.

Et puis, un jour pluvieux de janvier, la boutique vide qui abritait autrefois une librairie en faillite, sur le trottoir d'en face, reçut des visiteurs énigmatiques. De jeunes gens mal rasés et vêtus d'informes toiles de cotonnade bleue malgré la rigueur du temps regardaient étrangement dans la direction de la vitrine de Philippe Marx. Des ouvriers s'installèrent peu après et entreprirent de refaire complètement les locaux. Malgré des questions insistantes à la concierge de l'immeuble, une Portugaise qui ne parlait volontiers qu'à son chat, le blanchisseur n'était pas parvenu à savoir ce qu'il s'y tramait. Monsieur Marx aurait bien aimé qu'on y vendît à nouveau des livres, une activité valorisante pour le quartier. Il redoutait les grossistes chinois en vêtements et davantage encore les marchands de sandwichs, malgré les taches qu'inévitablement on se fait en croquant dans du pain de mie dégoulinant de mayonnaise.

Un matin, ce fut la stupéfaction. "Pressing discount" s'étalait en toutes lettres sur la façade refaite. Les deux mots d'anglais qu'ils détestaient le plus mis bout à bout ! Lui, ne parlait que de teinturerie et de blanchisserie. Sa vocation était née alors qu'enfant il marchait sur le boulevard Haussmann et qu'il découvrit, fasciné, la devanture de "Parfait, élève de Pouyanne", véritable magicien qui redonnait éclat aux vêtements malmenés. Il avait eu le courage de s'établir dans le onzième arrondissement, un quartier où alors le bourgeois répugnait à s'installer. Grâce à lui, les gens modestes pouvaient faire vivre leurs habits plus longtemps, ressentir la douce fierté d'être bien mis. Philippe Marx était un philosophe, il prenait les apparences au sérieux afin de ne pas en être la victime. Il avait d'ailleurs fait tous les efforts nécessaires pour vieillir dans la meilleure condition. Il n'était heureux que lorsqu'il se sentait léger de poids, vêtu de propre et disposant d'économies substantielles sur son compte bancaire.

Peu de temps après, un des jeunes mal-élevés qu'il avait aperçu sur le chantier poussa la porte de sa teinturerie l'air emprunté et s'efforça de se présenter en espérant que les banalités qu'il proférerait et son ton faussement cordial suffiraient à le faire accepter. Provocateur, va ! Il bredouilla deux ou trois phrases sur le fait qu'il ne s'adresserait pas à la même clientèle. "Mais la crasse est universelle, cher monsieur", lui répondit Philippe Marx en lui tendant la main pour lui signifier que sa présence n'était plus désirée. En la saisissant, l'intrus lui glissa quelques mots qui firent plus que tout ce qu'il avait marmonné précédemment pour glacer le sang du boutiquier : "à propos, je ne vous ai pas dit mon nom, je m'appelle Vincent Marx."

Marx le vieux en resta coi, interdit, pétrifié. C'était comme une misère s'abattant sur le monde, une Egypte accablée d'une onzième plaie, une volonté vicieuse de le dépouiller de sa personnalité même. Heureusement, durant toutes ces années qu'on appelle une vie, Philippe Marx avait appris à encaisser les coups. Il savait que la fin d'une histoire n'existe que dans les films et les romans. Le réel ne se termine jamais et l'Homme est bien stupide de vouloir couper le temps en rondelles.

Il décida aussitôt d'une contre-offensive sous la forme d'un calicot arborant une sentence implacable : "la qualité est toujours la meilleure affaire !". De quoi clouer le bec de ces nuisibles volatiles du trottoir d'en face.

Pourtant, dès les premiers jours d'ouverture du commerce malfaisant, le ballet des capitulards et des gogos commença. De vieux clients passaient à l'ennemi furtivement, en remontant le col de leur imperméable pour ne pas être vus. On se serait cru en 1942. Car les chiffres étaient terribles : une chemise lavée, repassée et posée sur cintre chez ces vauriens coûtait le tiers de ce que monsieur Philippe pouvait proposer, et encore en comprimant ses coûts. La faute à qui ? Des satanées machines fabriquées en Thaïlande dont le vrai Marx n'avait jamais voulu quand des représentants de commerce les lui avaient proposées.

Bien sûr, quelques traîtres lui revenaient quand, après avoir jeté leur argent par les fenêtres, ils cherchaient à sauver les vêtements qu'avec ses méthodes approximatives et sa chimie brutale le faux Marx n'était pas parvenu à nettoyer. Comme en art ou en littérature, la qualité rapporte plus au client qu'au fournisseur, c'est là le drame. Les meilleures marges se font sur le tout-venant, précisément ce que les imposteurs offrent au rabais. Monsieur Philippe se voyait peu à peu conduit à la suffocation financière, n'ayant pour ouvrage résiduel que le plus long et le plus compliqué. On aurait voulu illustrer les dérives du commerce moderne, qu'on n'aurait pu trouver meilleur exemple, se disait-il tristement. Chaque mois qui passait rognait son épargne. Son fils chéri le regardait, impuissant et angoissé.

Quand on ne peut plus rien à qui se voue-t-on ? A Dieu. Ou à César, si Dieu est en vadrouille. Marx premier, sur les conseils de sa progéniture, décida de sensibiliser l'Opinion et son représentant temporel, le Pouvoir, à ce recul infâme de la qualité, cette usurpation de la propreté qui se tramait dans un arrondissement dont l'orientation politique ne pouvait souffrir pareil triomphe du capitalisme débridé. La mairie fut alertée. Une section d'Attac, association de protection du progrès social, prit fait et cause pour son combat légitime. Comme les machines de Marx le deuxième étaient produites dans un pays dépourvu de toute protection des travailleurs, l'issue morale de la querelle était évidente. Par chance, la redondance d'un patronyme prestigieux dans les milieux progressistes amusait les curieux. Bientôt, un journaliste du "Parisien" vint enquêter sur la lutte des Marx et Monsieur Philippe fut invité à parler près du micro d'une chaîne de radio pour étudiants. Ce fut ensuite le ballet des caméras et des stylos, des moments d'intenses satisfactions même si la plupart des entretiens étaient ratiboisés au montage.

Mais il se révéla bientôt que Vincent Marx n'était pas dépourvu de tout appui dans les mêmes cercles. Un de ses cousins était un membre du parti radical de gauche, fort actif et influent au conseil de quartier. Ce parent de l'infâme eut l'idée de faire recruter au pressing discount une employée noire souffrant d'un handicap. De massacreur des acquis sociaux, les envahisseurs passaient soudain au statut envié de promoteur de la diversité et de protecteur des faibles. Peut-être même rafleraient-ils au passage quelques subventions ? De nouveau, la position de Philippe Marx se dégradait. La gauche locale s'était divisée en pages Facebook rivales mais, hélas, les plus actifs n'étaient pas les partisans du Marx authentique. Les révisionnistes étaient doués et nombreux. Le coup fatal aurait pu lui être porté quand il apprit que son concurrent financerait l'association sportive de l'école primaire sise à l'angle de la rue. Les maillots des enfants allaient arborer le logo honni ! Ce jour là, Philippe Marx comprit pourquoi le mal avait donné son nom au malin.

Quand le pressing abhorré brûla la semaine suivante, il fut évident que, rapidement, Philippe Marx recevrait la visite des enquêteurs de la police nationale. C'est pourquoi la question que vous lûtes au début de ce bref récit lui fut posée en des termes directs par un gradé carré dans sa tenue comme dans son esprit. Non, cette nuit là Philippe Marx ne se souvenait de rien puisqu'il dormait et qu'il n'avait en général nulle réminiscence de ses rêves ou de ses cauchemars. Son fils non plus, ne s'aventurerait pas dans la rue à trois heures du matin pour asperger d'essence un commerce après en avoir brisé la serrure. De toute façon, chacun savait que, de nos jours, les gens sont assurés. A quoi bon, par-dessus le marché, permettre à ce maudit concurrent de se refaire une façade au meilleur compte ? Ces accusations étaient grotesques.

Puis ce fut la divine surprise : Vincent Marx ne rouvrirait pas, il partait s'installer place du colonel Fabien. En vérité, ses affaires ne marchaient pas si bien que cela. La joie de Philippe Marx fut toutefois de courte durée. Il ne comprenait pas pourquoi, mais la plupart des clients qui l'avaient abandonné ne lui revinrent pas, malgré le monopole de fait qu'il retrouvait rue Popincourt. Ils préféraient rester sales ou faire un kilomètre pour trouver un autre pressing. Le pire se produisit quand son fils chéri lui annonça que la teinturerie ne l'intéressait plus, qu'il avait besoin d'argent pour se payer une formation de cameraman, métier exaltant dont il avait pu voir tout l'intérêt quand le journal de France 3 était venu les interroger. Un reptile peut en cacher un autre et le serpent satanique a désormais le fil d'un micro pour langue, méditait tristement Philippe Marx.

Heureusement, le quartier s'était transformé durant toutes ces années et sa teinturerie était assez vaste. Il ne fut guère long à se décider à vendre ses murs à un diplômé des sciences-politiques reconverti dans le salon de thé littéraire. Pourvu qu'on ne le force jamais à y mettre les pieds, l'honneur serait sauf. Et, comme il aimait tendrement son fils, celui-ci était désormais assuré de pouvoir financer sa formation de cameraman.



Vendredi 30 Décembre 2011
Serge Federbusch






1.Posté par Parigot le 09/01/2012 12:17
Serge Federbusch est le Victor Hugo du pauvre ! ! !

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