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Les 700 siècles (7) - Puisqu'il faut en finir !



Chapitre ultime



Les 700 siècles (7) - Puisqu'il faut en finir !
A ceux qui n’ont jamais connu les moments étranges qui suivent un attentat, l’explosion d’une bombe ou l’assaut d’hommes armés dans un local fermé, je dirais simplement que tout devient très vite théâtral, qu’on a l’impression que chaque geste est gratuit, insensé, mais qu’il peut être irrémédiable et qu’on le sait.

Au moment où la police fit exploser la porte, lança des fumigènes et nous ordonna de nous jeter à terre, je ne sus faire rien d’autre que de m’accroupir lentement en posant une main sur le sol. J’entendis trois détonations, dont j’étais incapable de dire d’où elles venaient. Elles étaient affreuses, intenses, déchirantes, métalliques. En tournant la tête, je vis Merlin recroquevillé et, manifestement, les choses se passaient fort mal pour lui. Il était dans une position fœtale, ridicule, faisait penser à un rognon baignant dans une sauce rouge, bien fait pour lui.

Un grand gaillard tout de sombre vêtu me prit fortement par le bras et me poussa vers une porte où des acolytes m’attendaient pour me hurler dessus en m’intimant l’ordre de m’asseoir dans le coin de ce qui servait peu auparavant de cuisine à la « Maison ».

Je pensais qu’ils étaient devenus fous, que rien ne pouvait justifier un tel déchaînement de violence. Puis, tout à coup, je vis les corps de Lemercier et de la descendante Maurras sur le sol, alignés. Je compris aussitôt que j’avais échappé de peu à un raccourcissement impromptu de mon existence et que le bouillon et les élucubrations de Fombeur étaient beaucoup plus menaçants que tout ce que j’avais pu imaginer.

J’entendis soudain une nouvelle explosion, un choc nettement plus violent que les coups de feu précédents. Tout devint encore plus confus. Les flics qui me surveillaient plongèrent au sol et deux d’entre eux se mirent à ramper en tirant dans la direction de la pièce principale. Quelle sainte guigne m’avais envoyé là ?

Je réintégrais peu à peu mes esprits et me couchais lentement sur le sol. Ma survie était miraculeuse et il ne fallait plus rigoler avec ça. Nos existences d’hommes-esclaves sont construites comme des épisodes de feuilleton, je suis payé pour le savoir, moi le soutier de tant de novellas télévisuelles franchouillardes. Ceux qui vous vendent ces mauvais scénarios vous habituent à attendre la suite du récit quotidien de vos tristes vies.

Mais les bombes, ça efface tout, on ne pense plus à rien d'autre, on se sent comme l'animal qu'on est. Au milieu de ces mortels projectiles, je retrouvais la simplicité des émotions qui m’étreignaient quand je faisais de l’alpinisme dans ma jeunesse, que j’étais à flanc de montagne, insuffisamment équipé et peu préparé à des ascensions dangereuses.

Il y eut encore quelques coups de fusil ou de pistolets puis le silence se fit. J’entendis, je crois, le mot « clair ».

Soudain, un bras me tira doucement vers le haut et je vis Caroline, ma compatissante fliquette, qui me souriait.

- C’est fini, Michel, est-ce que tout va bien ?

Je ne savais quoi lui répondre. Pouvais-je lui avouer que, quelques minutes plus tôt, je l'imaginais en escroc, en criminelle et que, du reste, j’étais encore très loin d’être persuadé du contraire ? Avait-elle réussi à se disculper, à enfumer ses collègues ? Les photos où on la voyait avec Lemercier n’étaient pas truquées, j’en étais sûr.

- Ne t’en fais pas, me dit-elle, tu vas comprendre très vite ce qui s’est passé. Mais, d’abord, sortons d’ici.

Elle me guida vers le palier, des dizaines de personnes, des policiers de toutes formes et uniformes, garnissaient l’escalier et la cour de l’immeuble. C’est incroyable le nombre de fonctionnaires que notre mère patrie peut produire ! Et ils sont tous bien mis et propres sur eux par-dessus le marché. Je sais qu’on va m’accuser de poujadisme, de digressions inutiles mais je m’en moque, on peut bien parler d’autre chose, quoi. Et encore, je ne vous accable pas de ces généralisations qui concluent tous les paragraphes dans les livres de qualité ou considérés comme tels.

- Dis-moi tout maintenant, hasardai-je dès que nous fûmes installés dans le Peugeot bleu métallisé de miss Peau-de-Vache.

Elle prit un air grave.

- Lemercier était lui aussi notre informateur et nous t’avons fait entrer dans le jeu car Fombeur l’avait découvert. Il voulait faire d’une pierre deux coups : lui prendre le kriss et l’éliminer.

J’objectai : - Fombeur, un assassin ? Un fou qui se prenait tantôt pour le diable tantôt pour l’archange Gabriel, oui, mais un meurtrier en série. J’ai du mal à le croire. Et, pourquoi en arriver là, à des assassinats ? Trop discoureur, trop intello, trop narcissique.

- Et bien tu te trompes, il a fait disparaître une quinzaine de personnes ces dernières années, toutes passées par sa Maison. Nous n’arrivions pas à avoir de preuves tangibles. Nous l’avons coffré et mis en détention préventive il y a deux ans. Il est ressorti au bout de neuf mois faute de la moindre évidence. Mais nous savions qu’il était coupable.

Un vague parfum d’étrangeté flottait sur ce récit, comme à la fin des films hollywoodiens où on se dit que le bon n’est pas le bon mais un méchant pervers. Quinze personnes disparues et pas le moindre moyen de faire condamner Fombeur ? Avec tous les trucs savants de la police scientifique d’aujourd’hui ? Je n’y croyais pas. Mais, par prudence, il fallait que je dissimule mon sentiment, qu’elle avait hélas déjà dû percer.

Ma fliquette fit démarrer son avantage en nature, c'est-à-dire son véhicule, n’allez pas croire autre chose.

- Où allons-nous ?

- A la PJ.

Je dus pâlir à nouveau car, soudain, elle coupa le contact.

- Ecoute Michel, je sais bien que ce genre d’histoire peut rendre paranoïaque. Si tu crois que j’ai manigancé tout ça, dis toi simplement que tu es fatigué et à bout de nerfs. La meilleure manière de faire cesser ce délire, c’est de te laisser retourner tranquillement chez toi par le moyen que tu voudras. Je n’ai pas le droit de faire ça et je devrais t’amener directement à l’interrogatoire mais je préfère prendre le risque de te donner une journée pour te reposer. Viens demain à mon bureau, tu auras les idées plus claires et nous irons calmement quai des Orfèvres ensuite, d’accord ?

J’acquiesçai avec pas mal de soulagement. Je devais effectivement faire un petit épisode de délire de persécution et il valait mieux que je me sorte seul de ce moment désagréable.

- Ah, à propos Michel, fais quand même attention car nous avons eu Merlin, son amant, mais Fombeur s’est enfui avec ses deux tueuses, on le traque dans les égouts du quartier et il n’a aucune chance de s’en sortir mais sois prudent malgré tout.

Merlin, son amant ? Alix et Camille, des tueuses ? Qui était qui dans cette histoire de dingues ?

La banalité, presque la négligence, avec laquelle elle m’avait appris ces incroyables nouvelles me replongea aussitôt dans l’effroi. Elle me laissait seul alors que Fombeur n’était pas hors d’état de nuire ? Et comment avait-il fait pour s’échapper au milieu de la mitraille ? Avec Alix et Camille en plus, qui n’étaient pas présentes au moment où le commando avait cassé la porte de la Maison !?

Tout cela ne tenait pas la route. Elle cherchait, c’est évident, à m’effrayer pour que je revienne sur ma décision de rentrer seul chez moi. Je décidai de faire comme si je ne m’étais pas rendu compte de cette tentative d’intimidation et de manipulation. Je sortis brutalement de son véhicule en lui lançant un : « à demain ! » bien sonore. Comme je n’avais pas fait attention à la circulation, un cycliste évita ma portière in extremis et m’injuria.

- Sois prudent , me lança Caroline avec un rictus provoquant.

Je décidai de relever sa plaque d’immatriculation mais elle démarra soudain et je n’eus pas le temps de tout retenir. Il me fallait marcher, non pas vers la bouche de métro la plus proche mais du côté de la Bourse. Là, j’aurais mis suffisamment de distance avec la Maison et le risque de tomber sur un Fombeur en fuite deviendrait à peu près nul. Je ne sais comment je m’y pris mais je dus revenir sur mes pas car, après quelques minutes, je revis la rue Saint marc, là où précisément se trouvait la Maison. Il n’y avait plus personne sur les trottoirs, toute trace de l’assaut avait été comme effacée.

C’était plus fort que moi, je devais comprendre comment de tels événements avaient pu se produire ou n’être que des rêves. J’approchais de l’immeuble, mon cœur battait la chamade et un petit phénomène humiliant, qui ne se produisait qu’en cas de grand stress, apparut soudain : une forte sueur coulait sous mes bras. J'étais trempé, je ruisselais. Je montais lentement dans l’escalier et parvins au seuil de la Maison. Il fallait que j’en aie le cœur net.

Je cherchais dans mes poches et je découvris soudain un trousseau de clés. Comment était-il là ? J’entrais avec la plus extrême prudence. Il y avait des bruits, des murmures.

Je poussais la porte du grand salon.

Caroline, ma jolie policière, Fombeur, Merlin, Lemercier, Alix, Camille : ils étaient réunis, me regardant fixement.

Maître, maître, que vous arrive-t-il ? dit Alix.

Pourquoi maître ? Moi ? Pourquoi moi ?

J’étais couvert de sueur … enfin … de je ne sais trop quel liquide car cela sortait maintenant de ma bouche.

Soudain, Merlin et les autres disparurent, ne restait que Caroline. Elle se mit à hurler : « Michel ! Il est trop tard ! »

Tous les visages changèrent, remplacés ceux de policiers. Comment avaient-ils fait pour revenir en un instant ?

- Ils l’ont forcé à boire, il est trop tard, il ne doit déjà plus nous entendre dit à nouveau Caroline comme dans un murmure qui s’étouffait doucement.

Je voulais lui répondre, lui dire de ne pas s'inquiéter mais je me sentais trop confortablement installé dans la ouate du silence. C’est vrai, je n’aurais pas dû avaler le breuvage donné par Merlin lorsque j’étais revenu à moi. Je ne me sentais pas la force de continuer à me battre. C’est fou le nombre de choses auxquelles on peut songer, des mois d’existence et de pensées que l’on peut revivre en quelques instants, croyant même les avoir écrites, quand on sent que notre vie va enfin connaître son instant grandiose, au terme de sept cents siècles.




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« Une » du « Parisien » en date du 10 juillet 2010 en forme d’épilogue :

Morts de la rue Saint-Marc : suicide collectif ou assassinat ?

Les six membres de la secte dite des « Hiboux » retrouvés hier empoisonnés dans des locaux associatifs de la rue Saint Marc étaient-ils tous volontaires pour mettre fin à leurs jours ? D’après les premiers éléments recueillis par les enquêteurs, leur gourou et un de ses adeptes auraient forcé les autres, à qui des noms d’ange étaient attribués, à ingurgiter un mélange de sédatifs extrêmement puissants et de drogues provoquant des états délirants. Suite de notre enquête exclusive en page 4.






Mercredi 20 Juillet 2011
Serge Federbusch





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