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Eden du Tonkin


Voouch ! Le Delanopolis littéraire ne fera pas beaucoup d’efforts cette semaine : il reste en 2010, au coin de votre rue, près de ce petit restaurant chinois qui a l’air toujours vide et ne s’en plaint jamais.



Eden du Tonkin
Alexandre Berthier est en larmes. Il vient de terminer l'éloge funèbre de Caroline Liang dans le silence glacial de l'église de la Perpétuelle consolation. Manifestement, la famille de sa petite amie décédée n'a pas apprécié le type d'envolée lyrique dont on est capable après un Master 2 de droit pénal complété par une licence de philosophie. A la fin de son allocution, ce fut même la consternation générale et l'incrédulité !


« A vous tous qui êtes présents aujourd'hui pour rendre un dernier hommage à Caroline, je dois la plus grande franchise car elle ne supportait pas l'hypocrisie. Tant d'intransigeance au service de la vérité, c'était dangereux et infantile, je ne manquai jamais de le lui rappeler. Mais Caroline était comme cela, vous le savez bien, vous qui l'avez connue.

Je n’ai que vingt-quatre ans et vous me pardonnerez d'asséner, malgré ma grande ignorance, qu’en prenant la vie trop au sérieux, les Hommes l'ont rendue tragique. Ils ne gaspilleraient pas autant d’énergie à se nuire par de vaines entreprises de domination s’ils étaient conscients du néant qui les guettent. On devrait toujours avoir un temps de retard, un décalage, un retrait ; être dans l’attitude de l’observateur. Et, par-dessus tout, il faudrait rire, rire sans cesse.

La première fois que Caroline m’a parlé d’Eden du Tonkin, qui la faisait vivre, elle et sa famille, justement, je l'avoue, j’ai ri. J’ai cru qu’il s’agissait d’un de ces chevaux de courses portant un nom à coucher dehors, comme Idéal du Gazeau ou Insert Gédé, ces bêtes qui avaient fait la fortune de mon grand oncle alors qu’il organisait des paris depuis Londres parce qu’il était interdit de séjour en France. Mais non : elle mentionnait le petit restaurant chinois que ses parents tenaient à Asnières.

Il y avait, entre la Chine du sud, le Viet Nam et le Cambodge, des va-et-vient fréquents de population avant que les communistes ne s’emparent de ces territoires. La famille de Caroline avait été ballotée de Pnomh Penh à Canton et Saïgon, au gré des mariages et des opportunités professionnelles. Les Liang avaient fui la hargne prolétarienne en 1975 et s’étaient refugiés en France. Leur commerce prospère de poissons, venu d'un héritage, ne pouvait déménager et un excès de confiance dans la puissance américaine avait dissuadé M. Liang de convertir à temps ses économies en lingots et Napoléons. Ils étaient donc arrivés sans rien si ce n’est cette croyance aveugle aux vertus confucéennes du travail, de la famille et de l’effort qui forment comme une carapace aux Chinois, un mur de bon sens domestique sur lequel se fracassent toutes les influences de l’Occident.

Longtemps, par choix ou par malchance, je ne sais pas, monsieur et madame Liang n'ont pas eu d'enfant. Ils travaillaient comme des esclaves dans leur restaurant, l'homme aux fourneaux et la femme en salle, à servir essentiellement une clientèle du midi car le soir peu de gens ont envie de dîner dans un petit établissement d'Asnières, mal décoré de boiseries lustrées et rougeoyantes où bataille un peuple de dragons et de phénix. Cette activité ne rapportait pas grand chose mais comme ils vivaient dans une minuscule studio au-dessus du restaurant et qu'ils ne dépensaient rien, cela valait mieux que mourir à petit feu, exterminés par la racaille rouge dans une geôle de Siem Réap. La nourriture invendue, quand elle ne pouvait plus supporter la énième congélation, était donnée à de plus pauvres encore, des neveux et des cousins sans le sou du 13ème arrondissement.

Un jour, Caroline est née. Caroline, Marie, Thérèse pour être complet car Monsieur et Madame Liang tenaient à tout prix à leur assimilation rapide et le choix du prénom en est la porte d'entrée. Monsieur Liang, trente-cinq ans après son arrivée, parle encore très mal le français car il ne sortait pour ainsi dire jamais de sa cuisine pendant la journée et gagnait son studio dès son labeur achevé. Son épouse, durant la même période, a dû se rendre moins de dix fois à Paris et ignore ce qu'il y a au coin de sa rue. Le sourire suffit à exprimer tous leurs sentiments à qui n'appartient pas à leur famille. Les mots et toutes les autres attitudes ou expressions sont superflues.

Caroline a grandi, parlant le cantonais chez elle et le français à la maternelle, là où je l'ai rencontrée il y a presque vingt ans. Elle était la seule asiatique parmi nous et elle était ravissante. Chacun sait que l'amour comme la naissance peut être prématuré et comment qualifier autrement l'émoi que je ressentais immédiatement en la voyant, ce désir d'être à ses côtés, l'envie d'accouplement qui suinte de tous nos sens ?

Nous fûmes séparés pendant l'école élémentaire et le collège pour des raisons idiotes de carte scolaire mais je me débrouillai pour la croiser souvent, à l'épicerie, la papeterie, lui sourire, lui demander de ses nouvelles. Elle avait compris mon petit manège et me laissait faire et je ne fus pas surpris quand, dix ans plus tard, elle m'avoua que mes sentiments étaient partagés. C'est grâce à elle, à son image, que je résistais à la tendance grégaire et rassurante des garçons de cet âge de se retrouver entre eux et de considérer que les filles sont toutes des connes, attitude confortée par sa stricte réciprocité.

Caroline était fine et longue, elle grandit avant moi et les deux ou trois ans qui séparèrent nos pubertés furent un vrai cauchemar car j'avais peur de la perdre. Mais elle sut m'attendre et nous nous retrouvâmes enfin en terminale, formant un couple que Monsieur et Madame Liang eurent la sagesse de ne pas essayer de briser malgré la méfiance que je leur inspirais. Nos amours étaient difficiles car nous ne savions où nous étreindre, dans des forêts, des laveries, rarement chez tel ou tel de nos amis qui pouvaient nous prêter l'appartement de leurs parents. Je crois que cette frustration fut l'origine de la toute petite, l'imperceptible fracture qui commença à apparaître entre nos deux âmes.

Eden du Tonkin, pendant ce temps, périclitait. Les consommateurs délaissaient les saveurs douces du Nord de la Chine pour les goûts épicés, la nourriture thaïlandaise que M. Liang avait du mal à cuisiner. Caroline, par la malédiction propre aux gens modestes, se mit alors en tête de devenir infirmière, de gagner rapidement sa vie, de se contenter d'un humble destin. Cette auto-censure est le dernier rempart de l'ordre bourgeois : le jour où tous les pauvres comprendront qu'ils valent autant que les riches, ce dont ils ne sont pas persuadés même s'ils sont contestataires, la société ne pourra plus fonctionner. Révolté par cette situation, je devins révolutionnaire, stupidité dont sa culture familiale la protégeait. Pendant que j'agitais les assemblées générales de l'université de Nanterre, elle commençait à travailler. Nous n'avions toujours pas de quoi nous installer et Monsieur et Madame Liang se faisaient beaucoup de souci pour leur fille, menacée d'entretenir un fainéant, un dégoiseur de théories fumeuses.

Mais, par miracle, un stage comme juriste dans une banque d'affaires me fit découvrir les plaisirs de l'argent et de l'enrichissement et mes idées approximatives furent peu à peu emportées dans le tourbillon de la vie. Tout s'éclaircissait, tout allait rentrer dans l'ordre, j'allais trouver un job correctement payé, Caroline deviendrait infirmière libérale, nous allions travailler dur mais nous nous en sortirions rapidement et des enfants nous rejoindraient dans ce bonheur simple et vrai.

C'est ici, Monsieur et Madame Liang, que je vous dois la vérité. Un soir qu'elle faisait un remplacement pour une collègue souffrante, elle changea quelques pansements à un cinéaste quadragénaire, au sourire fat, à la mollesse rassurante et aux manières doucereuses, de celles qui ont coutume de plaire aux femmes. Il lui parla de tournages en Asie, de projections privées, d'amis aux bras longs, de société du spectacle, de plaisirs nouveaux.

Elle succomba et, malgré mes mises en garde, mes pleurs, mes cris, mes objurgations, décida de me quitter. Je me résignai. De tout cela, rien ne filtra. Six mois plus tard, son artiste bêlant la plaquait pour une autre. Elle se mit à déprimer, ne voulut voir personne, découvrit l'héroïne, l'abandonna au prix de mille souffrances et finit, malgré tous les soins de ses parents, dans un moment d'abattement total, en mettant fin à ses jours. L'église de la Perpétuelle consolation lui accorda quand même une messe. Merci à elle.

J'ai insisté auprès de Monsieur et Madame Liang pour avoir l'honneur de prononcer ces paroles mais ce n'est pas par fatuité et je vais maintenant vous expliquer pourquoi. Car, je ne vous ai dit que ce que chacun veut croire. Vous pensez comprendre pourquoi, Caroline, si joyeuse de vivre, a décidé de nous quitter ? Et bien non et le plus dur me reste à avouer. J'ai choisi de prononcer ces paroles ici, devant vous tous.

J'ai tenté de la faire revenir à notre amour, à notre vie passée. Mais, pour elle, la page de notre histoire était tournée. La semaine dernière, je vins à sa rencontre, une dernière bouée jetée à la mer. Elle me repoussa, me frappa. Je serrai sa gorge. Et ce fut fini. Je maquillai le crime en suicide en la soulevant et en suspendant son corps à la porte de sa salle de bains. Si vous saviez quelle torture cela a pu être ! J'étais persuadé que la police découvrirait tout et viendrait immédiatement m'appréhender. Par un fait incroyable, nul ne se doute aujourd'hui encore de la mise en scène, nul ne soupçonne la présence de quelqu'un d'autre lors de sa mort, nul ne songe à ouvrir une enquête. Tout cela parce qu'elle était dépressive et droguée !

Voilà, j'aurais pu vivre, mais j'ai choisi de partir moi-aussi, de toute façon, que sont quelques décennies de plus ou de moins ?"

A ces mots, dans le silence général et alors qu'une bonne moitié de l'assistance n'avait pas vraiment entendu ou compris ce que venait d'avouer Alexandre Berthier, le jeune homme ouvrit son manteau, en tira un pistolet et, d'un coup sec, acheva ce récit.

A ceci près qu'il nous faut témoigner qu'une énorme clameur se fit, enfin, entendre dans l'église de la Perpétuelle consolation.

Jeudi 21 Octobre 2010
Serge Federbusch





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