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La tour de Romainville



Gérard Ariès sera votre héros pendant le bref moment que vous passerez en sa compagnie.

Il n'a rien fait de spécial durant son existence, mais la littérature de notre temps serait désertique si elle devait s'inspirer des seules vies extraordinaires. Notre monde de surveillance et de services rendus a tué la notion même de destin. Il fut un temps où les héros parlaient et pensaient, désormais ils ne savent faire que des cabrioles dans des films improbables.

Gérard Ariès est né, petit-fils et fils de maquignons, près de la porte de la Villette où il a grandi. Mais le BTP véreux et la presse de gauche ont eu raison des abattoirs et Gérard, qui voulait s'éloigner du peuple pour être heureux, au calme, a entrepris de faire des études sérieuses. Il est devenu centralien, actuaire et a fait carrière dans les assurances, une belle réussite. A 53 ans pourtant, la plèbe l'a rattrapé. Muté dans des bureaux de Seine Saint Denis, il s'est rendu compte que la tour de Romainville ne l'avait jamais quitté du regard. Mais était-ce bien elle d'ailleurs ?



La tour de Romainville
Le département "audit " de Clément, Viéville et associés, un des derniers gros cabinets d'expertise comptable purement français, avait payé un lourd tribut à la restructuration de l'entreprise. Fusionné avec celui de Pastourelle frères, il avait été expédié aux Lilas, dans un petit bâtiment de 450 mètres carrés loué à vil prix. L'ancienneté d'Ariès dans l'entreprise et le fait que François Viéville soit l'époux de sa cousine Sylvie lui avait évité le chômage, une situation terrible car il était encore trop jeune pour la pré-retraite. Son petit dernier venait d'avoir le bac et ses deux filles aînées allaient de stage en stage, il lui fallait tenir, gagner sa vie correctement pendant au moins 5 ans encore. Le chômage, c'eût été la déchéance progressive, la vente inéluctable de l'appartement de la rue Lecourbe, qui faisait sa fierté avec ses 230 mètres carrés remplis du mobilier régence hérité de ses grands-parents. Dans la nouvelle structure, il n'était plus que le numéro 2 de l'audit, un camouflet pour son expérience. Mais à quoi sert-elle dans une société qui préfère oublier ce qu'elle a été de peur de comprendre ce qu'elle est devenue ?

Des fenêtres de son nouveau bureau, il voyait la tour ronde de Romainville, posée comme un OVNI dans un paysage de pavillons et de HLM. Au début, il la regarda à peine, ne se demanda ni à quoi elle servait ni qui pouvait y travailler. Elle paraissait vide et isolée. Ariès se doutait bien qu'elle arrosait un vaste peuple de télévisions mais cette fonction, indispensable à la paix sociale, ne lui semblait d'aucun intérêt. La tour s'était installée dans une zone grise de son esprit, parmi les innombrables choses dont on enregistre la présence sans leur accorder d'attention. Il se souvenait vaguement que, dans son enfance, elle était déjà là. On la voyait de la porte des Lilas et de la place des fêtes, familière et étrangère à la fois.

Un jour qu'il se morfondait à la pensée de sa déchéance, lui qui aurait pu un temps devenir le grand patron et trôner au sommet de l'expertise comptable française, il réalisa soudain que cet incongru pylône était comme le symbole frontalier de sa relation au prolétariat, un peu à l'écart des zones où les bandes de gosses jouaient et s'affrontaient, au milieu des chantiers de la France pompidolienne. Il se voyait hésitant, sur le plongeoir de 10 mètres de la piscine des Tourelles, le jour où un de ses petits camarades, plus con ou plus sadique que les autres, l'avait poussé et où il avait fait un plat qui l'avait envoyé directement à l'hôpital Hérold, aujourd'hui disparu. Il lui semblait bien qu'on voyait le sommet de son antenne, du haut de ce plongeoir, en ce jour funeste où, venu lui rendre visite, son père avait été renversé par un autobus. Qui pourrait prêter attention à ces souvenirs ordinaires, se demandait-il ? Il faut un sacré talent et encore plus de chance pour intéresser quiconque à un passé qu'il n'a pas partagé. Ariès repoussa négligemment ses pensées vagabondes.

Quelques semaines plus tard, alors qu'il venait d'apprendre que la direction générale lui refusait la mutation espérée et un retour au siège, dans le huitième arrondissement, il réalisa qu'il serait définitivement condamné à la présence de la tour, dans l'angle de sa fenêtre. Il se souvint alors que, dix ans plus tôt, quand tout allait encore bien chez Viéville, sa voiture l'avait lâché à la veille d'un départ en vacances et que, désespéré, il avait erré en banlieue avant de trouver, aux Lilas, un garagiste iranien, ayant fui les mollahs et qui, contre une somme raisonnable, lui avait sauvé ses congés en réparant le véhicule dans la nuit avec son assistant sénégalais. A nouveau, elle était là, la tour de Romainville, veillant sur ces terres où la région parisienne a monté ses ateliers et versé son cambouis.

Elle était là aussi quand, vingt-cinq ans plus tôt, il fêtait son mariage et, pour limiter le coût des noces, avait rempli à ras-bord une estafette de boissons et victuailles qu'il avait amené en Normandie après les avoir achetées dans un hypermarché des alentours. Partout où Ariès revenait vers le peuple dont il était issu, la tour de Romainville l'attendait.

Un jour, il décida de se dégourdir les jambes et de marcher jusqu'à elle, de faire comme un pèlerinage vers son enfance. Il ne put approcher car elle était protégée, pour cause d'importance stratégique affirmait Télédiffusion de France. Rentré au bureau, il fit une recherche sur Internet et resta stupéfait d'apprendre que ce transmetteur avait été construit en 1984. Quelle était donc alors la tour qu'il voyait durant son enfance ? En 1984 cela faisait déjà belle lurette qu'il avait échappé aux quartiers prolétaires et vivait chez les bourgeois. Avait-il rêvé ? Cet étrange mât n'avait-il point, par sa présence massive, marqué le territoire de sa prime jeunesse ? Il se persuadait déjà d'avoir, mentalement, réécrit sa propre histoire quand, en note de bas de page d'un extrait d'un livre sur l'histoire de l'ORTF, il découvrit que la tour de Romainville remplaçait celle du studio des Buttes-Chaumont, démolie peu auparavant. Ainsi, les deux images s'étaient superposées et le passé s'était par ruse donné des airs de présent.

Quand il voulut parler de cette étrange sentiment à table, le soir, après le travail, nul ne fit le moindre effort dans sa famille pour comprendre ce qu'il cherchait à dire. Il aurait aimé leur faire comprendre que telle était la vie, une duperie pour se croire permanent. "Tout est démoli mais nous faisons semblant de ne pas nous en rendre compte " : même cette phrase qui sonnait comme un avertissement tomba à plat dans la conversation autour du foie de veau et des brocolis.

Le lendemain, Gérard Ariès se rendit à nouveau, à treize heures précises, au pied de la tour de Romainville. Et, comme son père, quarante et un ans plus tôt, il ne vit pas le bus qui mit un terme définitif à ses pensées.

Vendredi 10 Septembre 2010
Serge Federbusch





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