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"Le concours perpétuel d'épitaphes" : une nouvelle nouvelle du Delanopolis littéraire !


"On ressent notre mort toute notre vie et ce fatal instant est bien le fil conducteur de nos existences, le lien invisible entre chacun de nos moments, la permanence, la constance mystérieuse qui abolit le temps, que Proust traqua dans ses plus infimes palpitations, nous laissant en legs sa colossale anthologie littéraire du moi."

Sur ces paroles pompeuses, le dernier cours du professeur Z. s'acheva. La petite dizaine d'auditeurs libres qui l'avait suivi jusqu'au bout fut bien dépitée quand le vieil enseignant du collège pantinois de philosophie remballa ses notes, ferma sa sacoche et partit sans mot dire.



"Le concours perpétuel d'épitaphes" : une nouvelle nouvelle du Delanopolis littéraire !
Cet homme à la sagesse inutile était-il pour autant désespéré au moment de faire ses adieux à la communauté universitaire ? Non, parbleu ! Car, préoccupé depuis l'enfance par sa pérennité, il avait trouvé, depuis des années, la solution qui lui assurerait un renom de quelques siècles : le concours perpétuel d'épitaphes.

Il se savait malade et n'avait plus que 6 mois à vivre, croyait-il. C'était très optimiste car, dans moins d'un mois, il serait décédé. Sans progéniture, il avait vendu son quatre-pièces de la rue Lepic, soldé ses comptes d'épargne et ses actions, liquidé la maison à la Baule héritée de ses parents et constitué ainsi un joli petit pécule de 1.300.000 euros. Installé dans un deux étoiles à Aubervilliers et pensionné par l'Etat, il aurait pu voir venir longtemps si la maladie n'était pas là, à le guetter. Mais, de tout cela, désormais, il se moquait. L'argent allait servir à acheter une quadruple concession au cimetière du Père-Lachaise (48.000 euros), à y édifier un pseudo temple grec avec chapiteaux doriques en marbre (100.000 euros) et, surtout, à doter la merveilleuse trouvaille de sa vie : le concours perpétuel d'épitaphes.

Tous les ans, un jury de sept personnes, rémunérées 1.000 euros chacune pour leur participation, aurait la charge de sélectionner, parmi les phrases et sentences proposées par les candidats qui voudraient bien concourir, celle qui lui servirait d'épitaphe. On la graverait dans le marbre jusqu'à la compétition suivante. Le lauréat recevrait 3.000 euros, somme réactualisée tous les 5 ans pour tenir compte de l'inflation. En cas de décès ou de démission d'un juré, un remplaçant serait désigné à la majorité des membres restant. Son capital était placé en rentes d'Etat à long terme.

Une fois déduits les frais de construction de son tombeau, compte tenu du coût du concours et des intérêts du capital, la compétition pourrait durer au moins 130 ans, avait-il calculé. Avec un peu de chance, des mécènes futurs, amusés par l'idée, voudraient peut-être abonder la dotation pour qu'elle subsiste quelques siècles. Les marbres gravés, années après année, iraient décorer les murs de "l'éternel repos", un café installé en face du cimetière, dont le patron avait été amusé par l'idée du professeur Z. La cérémonie de remise des prix, qui se tiendrait au premier étage de cet établissement, aurait peut-être pour effet de rendre son caboulot célèbre !

Le professeur Z. se distrayait en pensant à certaines épitaphes drôles ou empreintes d'une profonde philosophie qu'il avait notées dans les cimetières du monde entier, où il passait ses vacances depuis trente-sept ans. "J'aurais dû m'en douter !" ; "Laissez moi dormir, j'étais fait pour ça." ; "Je vous l'avais bien dit que j'étais malade !" ; "Ci-gît Piron. Qui ne fut rien, Pas même un Académicien !" ; "Ci-gît Antoine, comte de Rivarol, La paresse nous l'avait ravi avant la mort." ; "Ma femme, je t'attends ... 5 janvier 1843 - Mon ami, me voici ! 5 décembre 1877 " ; "Nous avons trop aimé les étoiles, pour avoir peur de la nuit." ; etc. Dans son testament, il précisait que l'humour devait être traité sur un pied d'égalité avec la gravité. Seule comptait l'originalité.

Au fronton de son temple, c'était décidé, il ferait mettre un point d'interrogation. Avec le concours, cela suffirait certainement à lui donner la notoriété qu'il n'avait jamais eue vivant. Vraiment, la mort est plus juste que la vie ! Et c'est ainsi que le professeur Z., passa satisfait d'existence à trépas, par une belle nuit mauve de pollution.

On l'enterra près des maréchaux d'empire, un des endroits les plus haut et sauvage de Paris. Puis on suivit à la lettre ses dernières volontés. Un jury se réunit dès le pseudo-temple grec achevé. Il fit paraître une annonce dans la presse et eut droit à deux reportages à la télévision. On ne compta pourtant que 17 candidats la première année. Le professeur Z. aurait été un peu déçu. Une étudiante coréenne remporta la première édition avec "Je suis partout", qui plut à ceux qui avaient connu le professeur Z. et se souvenaient de ses opinions d'extrême-droite mais laissa sceptiques les autres commentateurs qui trouvèrent la formule un peu plate. L'année suivante, ce fut : " Je sais ce que vous ignorez encore", pas très réjouissant non plus. Puis : "ni deux, ni deux mètres", trait ironique faisant référence au célibat et à la petite taille du professeur Z ; et "ce qui est fait n'est plus à faire" ; ou "La vie ? Une éternité fugace. La mort ? Un instant éternel." Enfin, le jury couronna un : "Gare à vous si je reviens" passablement décalé. Bref, rien de très enthousiasmant car, si la peur de la mort est un aiguillon puissant pour inventer, la mort en elle-même n'a aucun intérêt.

Une année, le jury récompensa un plagiaire qui avait usurpé une épitaphe volée dans une petit cimetière danois dont nul ne connaissait l'existence à Paris. Le président du jury dut démissionner quand il fut découvert que l'auteur de ce misérable forfait était son neveu. Les autres membres du jury ne parvinrent pas à se mettre d'accord sur le nom de son successeur. Du reste, quatre d'entre eux périrent accidentellement l'année même où "l'éternel repos" brûla dans un incendie, consumant son décor et son propriétaire. Le concours fut considéré comme maudit, l'Etat récupéra le reliquat de la succession Z. et un employé du Père-Lachaise s'appropria les stèles qui avaient été mises à la décharge au moment où la décoration du restaurant fut entièrement refaite par son nouveau gérant. Elles font désormais partie intégrante du dallage du chemin qui mène à un pavillon de banlieue, sis à Gonnesse, dans le Val d'Oise.


Jeudi 29 Juillet 2010
Serge Federbusch






1.Posté par Maurice le 04/08/2010 05:51
L'épitaphe en photo aurait très bien pu être celle de Fabre d'Églantine qui a eu presque la même de la part de Danton.
« Ne t’inquiètent donc pas, dans une semaine, des vers, tu en auras fait des milliers... »

Amusant ce texte, de qui est-il ?

2.Posté par Serge Federbusch le 10/09/2010 16:07
@ Maurice

De votre serviteur, bien sûr.

3.Posté par Hipstagazine.com le 03/12/2011 10:36

Pour occuper leur nuit de veille,
les Hipstarions ont lu la totalité
de votre oeuvre (1/2 rame imprimée !).

Une créativité époustouflante...

Du fond, de la forme, du brio,
de l'intelligence et de la fulgurance...

Nous adorons !
Nous admirons !

Grâce à vous, nous avons aussi appris :
"pour bien mentir,il ne faut travestir que légèrement la vérité,
que la déviation de la course du réel soit douce et imperceptible
mais qu'elle mène la victime aux antipodes de ce qu'elle devrait savoir."

Merveilleusement écrit, prodigieusement dit !
Et tellement vrai...

Mais comme nous ne voulons pas terminer comme Caroline Liang, alors...



4.Posté par Herbé thierry le 12/06/2014 13:19
Mon épitaphe (pour plus tard):

Souvent à simuler il a passé ses jours,
soyez sans aucun doute, il simule toujours.

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