DELANOPOLIS
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Le messie



Par la grâce du Delanopolis, vous voilà en 2018.

Ce n'est pas franchement un cadeau à vous faire car le monde est au bord de la guerre nucléaire. Grands Satan et grands Saint Michel s'affrontent. Leurs épées-missiles flamboyantes vont s'abattre et vous renvoyer tous à l'âge de pierre.

Au moment où la présidente Palin et le président Poutine vont enfin oser ce que ces dégonflés de Kennedy et Khrouchtchev avaient eu peur de faire, tournant la clé qui précipitera leurs terrifiants projectiles l'un contre l'autre, au fin fond d'un hôpital israélien, un individu oublié du monde, plongé dans le coma depuis plus de 15 ans se réveille soudain.

Ariel Sharon est de retour, il a vu des gens importants et il va sauver le monde.



Le messie
Cela fait bientôt douze ans que ce désormais vieillard de 90 printemps a été plongé dans un coma artificiel. Mis à part quelques mouvements de paupière et de plante de pieds stimulés par ses médecins, aucun signe de vie n'a jamais été donné par ce corps inerte dont l'embonpoint a progressivement disparu par l'effet d'avares perfusions. Sur son matelas d'eau, ce pauvre organisme n'a comme ennemi que les escarres. Il faut le masser et le retourner de plus en plus souvent pour éviter les infections. Comme le détenu des prisons de Nantes, personne ne l'allait plus voir. Il faut dire que les Israéliens ont des raisons d'avoir la tête ailleurs.

La crise iranienne de 2011 avait été contenue et tous les voisins des mollahs avaient appris à vivre avec un Iran nucléaire, guère plus menaçant au fond qu'une vulgaire Corée. La brusque montée de tension entre Inde et Pakistan, en 2014, avait été pareillement réglée grâce à une médiation rapide du triumvirat Mandela-Al Gore-Dalaï Lama, dépêché à cette fin par le conseil de sécurité de l'ONU. Bref, le tout-venant des disputes internationales.

Nul en revanche n'avait vu venir la gravissime crise russo-polonaise de 2017. Six mois plus tôt, Vladimir Poutine, de nouveau président, avait décidé et réussi l'invasion des républiques baltes et tout le monde acceptait le retour de ces états anecdotiques sous la férule débonnaire du grand frère russe. Pourquoi diable le gouvernement polonais s'était-il alors opposé à ce juste rétablissement de la puissance tsariste ? Des surenchères internes et des affaires de gros sous, probablement.

Lancés au devant de l'ex-armée rouge, les troupes polonaises avaient provoqué la stupéfaction planétaire en culbutant l'armada russe qui ne s'y attendait pas. Pourquoi Poutine avait-il alors voulu rétablir le prestige de ses troupes en tapissant de bombes Varsovie ? Et pourquoi les Polonais s'étaient-ils souvenu qu'il leur restait, dans un dépôt secret, quelques bombinettes nucléaires oubliées par Brejnev qui eurent tôt fait de meurtrir Moscou ? Pourquoi Poutine prit-il la mouche quand la présidente Palin lui demanda solennellement de cesser unilatéralement les hostilités pour le bien de la planète ? Pourquoi les débris d'Al Qaeda se saisirent-ils de cette occasion pour faire exploser dans un garage de Chicago une charge atomique artisanale qui endommagea deux ou trois quartiers et tua à peine 600 personnes, ce qui n'était pas énorme après tout ?

Pourquoi la "rue arabe" y vit-elle le signe de la fin de la puissance américaine, déclenchant une insurrection en Egypte, en Tunisie et en Cisjordanie et soutenant la Russie ? Pourquoi les Israéliens - un cabinet travailliste c'est un comble - eurent-ils le réflexe insensé d'investir Jéricho ? Pourquoi un illuminé ou un provocateur inconnu plastiqua-t-il la mosquée d'Omar le lendemain ? Pourquoi les Arabes israéliens lancèrent-ils immédiatement une intifada et la Syrie et la Jordanie leurs troupes vers Jérusalem ? Pourquoi Poutine déclara-t-il que la révolte arabe était juste ? Et pourquoi Sarah Palin rétorqua-t-elle qu'il se faisait le complice des terroristes nucléaires qui avaient attaqué l'Amérique ?

Pourquoi, pourquoi, pourquoi ... ? Sans doute parce que le monde était mal gouverné. Toujours est-il que l'ordre de tirer allait être donné par les présidents russe et américain. Et que plus personne ne savait comment arrêter cette folie meurtrière.

C'est à ce moment précis que Shoshana Langmann, reporter de 22 ans, pigiste sur une chaîne israélienne diffusée sur le Net et vue par 350 personnes en moyenne quotidienne, reçut un coup de fil de sa cousine Bethshaba, infirmière à l'hôpital militaire de Tel-Aviv. Ariel Sharon s'est réveillé, lui dit-elle en suffocant ! il a maigri mais n'a pas pris une ride ! Bethshaba se précipita. Heureusement, elle était à moins de 5 minutes de scooter.

Elle arriva pile-poil au moment où, repoussant d'un geste calme le personnel de garde venu constater l'incroyable sortie du coma (une chance sur 700 millions selon les statistiques), Ariel demandait à voir immédiatement les actualités télévisées qu'il entendait depuis des années dans la salle d'à-côté sans jamais pouvoir communiquer avec le monde extérieur.

A la nouvelle de l'imminente apocalypse, un sorte de lumière pourpre lui était apparue, dit-il à l'assistance à qui il s'adressait comme s'il la connaissait de tout temps. L'ange Gabriel trônait, avec à ses côtés Moïse, Jésus et Mahomet, facilement reconnaissables. Il avait dit à Ariel : " relève tes paupières et que le monde renaisse en toi et par toi".

"Je sais ce que j'ai à faire et pourquoi je suis là" dit simplement Ariel en fixant la Webcam qui s'ennuyait sur l'ordinateur. Guidé par Bethshaba, il commença à parler dans le micro :

- "Je m'adresse aux hommes mais ce n'est pas moi qu'ils entendent. Rendez-vous tous dans une heure au mont des oliviers, soyez prêts à recevoir l'Ordre et la Parole !".

Ce message fut twitté puis rediffusé en moins de 10 minutes en "breaking news" sur CNN et toutes les télévisions du monde. Un hélicoptère fut aussitôt mandé par le chef de Tsahal, juif pratiquant que Shoshana avait interviewé l'année auparavant. Il mena cet envoyé très spécial au lieu de son sermon. Des milliers de caméras et une foule qui grossissait à vue d'oeil l'attendaient déjà dans un silence surprenant.

Ariel prend la parole et dit :

- " Au fond de vous, il y a autre chose que vous" ;

- " Et cette chose vous ordonne : ouvrez les mains comme l'homme qui va mourir mais ne mourrez pas car votre heure n'est pas venue" ;

- " Car tous les hommes ne peuvent mourir au même moment " ;

- " Le Verbe n'aurait plus de son pour le porter" ;

- " Qui seriez-vous pour décider de votre sort en croyant décider de celui des autres ? " ;

- " Le temps m'appartient aussi sûrement qu'il fuit entre vos doigts et que votre mémoire s'efface" ;

- " Et le vol de la vie est le seul vrai vol car jamais vous n'en êtes les propriétaires" ;

- " Aussi, je vous le dis, baissez vos gardes et priez pour que je vous pardonne".

Cette brève mais intense allocution achevée, Ariel glissa lentement sur le sol : il était mort devant 894 millions de téléspectateurs !

Aussitôt, on apprit que Sarah Palin renonçait à toute violence. Poutine répondit deux minutes plus tard qu'il affrétait un avion pour se rendre à Jérusalem et qu'il n'était plus question de conflit. La Pologne verserait des réparations à la Russie qui prendrait, au même moment, à sa charge la reconstruction de Varsovie. Le gouvernement israélien autorisait le roi d'Arabie à venir prier devant les ruines de la mosquée d'Omar qui sera reconstruite à l'identique. On décida d'enterrer Ariel devant le mur des lamentations.

Dans ces moments d'extase collective qui allaient entrer dans l'Histoire, qui se soucia de vérifier où se trouvait l'oncle de Bethshaba, le père même de Shoshana, hospitalisé pour un cancer au stade terminal et grimé pour la plus utile des mises en scène ?

Quant au vrai corps d'Ariel, mort trois jours auparavant, il fit le plus beau des dons anonymes à la science.

Lundi 21 Juin 2010
Serge Federbusch






1.Posté par Corinne Presse le 28/06/2010 13:11
Excellentissime texte, monsieur vous êtes un véritable écrivain, bravo. A quoi bon perdre votre temps à taper sur Delanoe ? Vous pouvez faire beaucoup mieux même si je vous concède que ce faux maire de Paris et vrai bateleur d'estrade est très énervant.

2.Posté par scmol le 28/06/2010 18:07
il viens faire quoi cet article ds un site sur PARIS

3.Posté par Serge Federbusch le 28/06/2010 22:12
@ scmoi : l'auteur est fantasque, c'est indéniable.

4.Posté par ACL le 30/06/2010 10:13
Très belle idée ; ne boudons pas notre plaisir même si SF sort de l'ordinaire.

5.Posté par Henri Orpy le 03/07/2010 14:50
Prodigieux exercice de style et de politique fiction !
A quand le prochain ?

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