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Oedipine de Coquencourt



Le Delanopolis littéraire ne lésinant pas sur les moyens, vous voilà en 2029.

Oedipine de Coquencourt est la révélation de l'année. Fille de Théophraste-Balthazar de Coquencourt, célèbre psychanalyste émigré au Pakistan où il a vainement tenté de convertir au nouveau cri freudien l'élite computérisée du Penjab, elle a fait sensation en popularisant le concept de complexe de la caverne qui libère les mâles de ce qui leur restait de culpabilité.



Oedipine de Coquencourt
Oedipine avait eu quelque difficulté à se remettre du suicide de son père, six ans plus tôt. Théophraste-Balthazar de Coquencourt avait bu en une journée soixante litres de lassi à la rose et confié à son foie la dure tâche d'empoisonner le reste de son organisme. La cure psychanalytique était le meilleur rempart contre le fondamentalisme religieux, avait-il prophétisé durant les dix dernières années de sa vie, sans succès.

Oedipine avait refusé d'assister à sa crémation mais, malgré une tentative courageuse, n'avait pas réussi à appliquer sa technique du contingentement mental à la mort de son géniteur présumé, n'en faire qu'une parenthèse, une bulle dans son intellect.

Elle avait beaucoup pleuré, en bonne petite fille. Et s'était alors décidée à pousser plus loin les recherches qui lui permettraient d'intégrer le complexe de castration dans une théorie plus vaste, redonnant à la psychanalyse la popularité qu'elle avait perdu auprès des patients féminins depuis plus de trente ans. Car ce fichu complexe, quoi qu'en en pensait, fleurait bon le machisme du père Freud.

Oedipine définit donc dans un article retentissant : 'Homme au trou où est ta caverne ?" ce qu'elle qualifiait de pulsion grotesque. Partant de dix-sept cas cliniques et faisant retour aux écrits platoniciens et au mythe grec, elle démontra parfaitement que, du fait de ce complexe, les mâles étaient conduits à associer pensée et lumière, à accréditer l'idée qu'un monde des réalités existait dans la pénombre, en dehors de sa perception même et qu'il suffisait de désaliéner son esprit du joug des puissances obscures et féminines pour enfin déduire le sens des sens, en d'autres termes "con-prendre".

Cette terreur de l'engloutissement vaginal, facteur d'un sentiment de disparition rejouant la pulsion de mort, non seulement faisait pendant (disait-elle malicieusement) au complexe de castration, mais, en réalité - et c'était là toute la puissance critique de sa théorie - était à l'origine même de la conceptualisation de ce dernier par Freud. La peur du sombre-trou, de la nuit-sans-fin éclairait d'un jour singulier la théorie qui avait corrompu la splendide construction intellectuelle du père de la psychanalyse, démontrait irréfutablement Oedipine. Une sorte de péché originel en somme car les hommes avaient toujours su, au moins intuitivement, quel était le mécanisme de la reproduction dans leur espèce et point n'était besoin de tout cet attirail idéologique pour expliquer pourquoi ils avaient tenté d'imposer un ordre social aliénant les femmes. Désormais, apaisé et équilibré, le freudisme pouvait à nouveau parler à l'entier du monde.

Pour une polémique ce fut une polémique, une vraie bataille comme en voyait jusqu'à la fin du vingtième siècle, de celles qui permettaient de doubler les ventes de livres et de revues et de montrer aux Américains de la côte est qu'il y avait encore des intellectuels en France.

Les gardiens de la doxa freudienne s'étaient déchaînés mais avaient dû reconnaître, au bout de quelque mois, qu'on n'avait jamais autant parlé d'eux depuis des décennies. Les illustrations 3-D des concepts d'Oedipine avaient été diffusés à trente-neuf millions d'exemplaires en deux semaines et les praticiens se voyaient questionner sur leur aptitude à "assoler la maïeutique de la caverne", comme l'avait dit Oedipine, par des patients en quête de soulagement de leur mâle-heur. Peu de temps après, la rédaction de Psytélé était passée sous le contrôle des adeptes de la nouvelle théorie.

Mais ce succès fut germe de division. L'affaire devint carrément politique quand une branche radicale du "cavernisme" entreprit de démontrer que les lois étaient mauvaises parce qu'elles étaient conçues dans des lieux fermés. Le pouvoir était nocif car il avait cessé depuis bien longtemps de se légitimer sur les champs de bataille et la justice était corrompue car elle n'était plus rendue sous les chênes. Il fallait sortir le droit des bâtiments et l'autorité devait s'affranchir des murs. Aucune règle ne devait plus être conçue ou appliquée hors de la lumière naturelle. Et, en matière pénale, l'enfermement pénitentiaire était inefficace, mieux valait en revenir au bagne et à la détention dans des camps et des tentes.

Oedipine s'était gaussé de cette école qu'elle avait affublée du quolibet de "nouvel ordre du temple solaire". Mais, par un de ces processus mystérieux que l'homme ne domestiquera pas, même dans cent siècles, la mayonnaise avait pris et les dissidents recueillaient plus d'audience que la conceptrice du cavernisme. Les disciples des deux écoles en vinrent aux mains à plusieurs reprises. Un beau jour, Archibald Le Guélandec, un archiviste des musées de France, jusqu'auboutiste du nouveau dogme, décida de plastiquer le Conseil constitutionnel pour libérer sa jurisprudence des mauvaises influences. Les autorités, de plus en plus inquiètes de la tournure que prenaient les événements, en profitèrent pour interdire les "amis de la cause lumineuse" et tracasser les autres cavernistes qui avaient pourtant fermement condamné ces hurluberlus.

Oedipine fut surveillée par la police. Le scandale fut tel, quand il fut prouvé qu'elle avait été mise sous télésurveillance satellitaire et traçage biométrique, que sa popularité connut un furieux regain. Bien décidée à riposter au pouvoir, elle fut élue députée des troisième et dixième arrondissements de Paris à l'occasion d'une législative partielle et d'une campagne improvisée. Elle annonça qu'elle ne siégerait que nue et ne put mettre les pieds dans l'hémicycle mais s'attira définitivement une renommée planétaire.

C'est pourquoi il est fort à regretter, qu'enceinte de quadruplés, elle choisit brutalement d'interrompre toutes ses activités pour se consacrer à l'éducation de ses enfants sans plus jamais revenir sur cette étrange décision. Ses droits d'auteur, il est vrai, et un généreux mécène désirant conserver l'anonymat, suffisent à son confort pour longtemps.

Lundi 4 Octobre 2010
Serge Federbusch





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